L’entrée des États-Unis dans la Première guerre mondiale s’est traduite par l’envoi de milliers de soldats en Europe ; en France, ce fut Brest le port privilégié pour les débarquements. Plus de 800 000 hommes sont ainsi passés par la cité du Ponant entre novembre 1917 et décembre 2018. Benoît Quinquis nous raconte comment la ville et sa population ont vécu cet épisode.

En avril 1917, les États-Unis font leur entrée dans la Première guerre mondiale aux côtés de la France et de la Grande-Bretagne. Plus de 800 000 soldats américains vont débarquer à Brest jusqu’en décembre 1918 soit 43 % du corps expéditionnaire américain de toute l’Europe.

Brest, premier port d’accueil européen des troupes américaines de la Première guerre mondiale

Pourquoi Brest ? Parce que c’est route maritime la plus courte entre les deux continents. Du fait aussi des capacités d’accueil du port avec ses 3 zones qui permettent de recevoir plusieurs bâtiments en même temps (les arrivées sont très irrégulières). Et enfin les qualités naturelles du site sont appréciées : l’abri naturel de la rade avec son goulet, sa profondeur qui permet d’abriter aussi des navires à fort tirant d’eau.

Pour transporter les troupes américaines, toutes sortes de bateaux sont utilisés, même des paquebots reconvertis. Les bateaux sont « déguisés » pour que l’ennemi (les sous-marins allemands) ne sache pas où se trouve la poupe et la proue et ait donc du mal à lire sa direction.

A leur arrivée, les soldats américains sont dans un premier temps entassés dans un hangar près de Poullic-al-Lor, puis en mars 1918, alors qu’ils sont 32 000 à Brest, il faut installer un véritable camp de transit.

Une ville américaine aux portes de Brest : le camp de Pontanézen

c’est à Pontanezen alors en zone rurale, sur un terrain utilisé comme champ de manœuvre par l’armée française que sont édifiées tentes et baraques, mais aussi le centre de désinfection (qui peut « traiter » 4000 hommes par heure), un auditorium de 3000 places, des foyers d’accueil pour 15000 personnes… c’est une ville américaine qui s’érige aux portes de Brest, en limite de la commune de Lambézellec (autonome à l’époque). Le camp de Pontanézen est même doté d’un journal interne.

Un autre camp à Saint-Marc, accueille les soldats afro-américains et « natives ».

En place pendant environ deux ans, ces camps connaissent un pic d’activité au retour, après la signature de l’armistice pour le réembarquement des soldats vers l’Amérique.

Au total, les investissements américains ont atteint 6 millions de dollars dont 2 pour le camp de Pontanézen.

Une cohabitation plutôt positive entre soldats américains et population brestoise

Comment se passe la cohabitation entre les Sammies ou Doughboys (surnoms des soldats américains) et la population brestoise ?

Au début, c’est l’enthousiasme. Toute l’Europe est impatiente d’accueillir ces soldats pour mettre fin à la guerre.

Localement, cela crée aussi animation (spectacles) et apports culturels (des confiseries, au jazz, cependant déjà connu avant en France) en passant par les sports : le basket, lui aussi déjà pratiqué en France et le football américain (mais qui ne fera pas souche à Brest avant les années 1980).

Les Américains mènent aussi des missions de prévention sanitaire qui profitent à tout le monde, notamment contre la tuberculose.

Et puis économiquement, de très nombreux emplois sont créés dans les services, l’artisanat et la présence américaine est aussi très profitable au commerce local ; un peu trop parfois : les autorités américaines déplorent la création de 13 bars clandestins ouverts dans les fermes de Gouesnou…

Pour les Américains, l’arrivée à Brest est un soulagement après 2 semaines de mer dans une grande promiscuité et sous la menace allemande.

On a assez peu de témoignages sur la vision américaine de Brest. « C’est une ville très pittoresque peuplée de gens très pauvres » affirme un marine. D’autres notent que « tout est vert », apprécient l’architecture ancienne (la vieille ville n’a pas encore subi les bombardements de la Seconde guerre mondiale) ; les Brestoises et Brestois sont décrits comme « de petite taille et habillés bizarrement, avec des sabots ». La barrière de la langue bretonne ou du parler Ti’zef est plutôt perçue comme dépaysante.

Pendant les 2 années de cohabitation, les frictions auront été rares. Certes, les voitures américaines sèment parfois le trouble ou causent des accidents ; on n’y est pas encore habitué à la pointe bretonne.
Le point le plus sombre apparaît quand la grippe dite « espagnole » se déclare en août 1918 dans le camp de Pontanézen ; les Américains sont donc les coupables désignés du déclenchement de l’épidémie locale. 1817 soldats américains sont inhumés à Lambézellec et ils ne sont pas morts au combat… 450 jeunes marins français à Brest et Lorient succombent aussi à la maladie.
A la fin du conflit, la présence américaine s’accompagne d’inflation, d’autant plus mal vécue que les Sammies ont plus de moyens que la population locale. S’y ajoutent les licenciements et réquisitions dans la perspective du départ des troupes. On déplore aussi des pollutions (eaux usées du camp de Pontanézen).
Cependant, les soldats américains redorent leur blason le 3 mai 1919 en luttant contre l’incendie du théâtre municipal de Brest et en aidant à limiter les dégâts.

Beaucoup de Françaises ont aussi épousé un soldat américain (moyennant de lourdes procédures imposées par les autorités françaises et américaines) et plusieurs milliers sont parties ensuite aux États-Unis (la grand-mère de Silvester Stallone en fait partie). Certains Américains – beaucoup moins nombreux – ont aussi choisi de rester en France après la guerre et de s’y installer.

Il reste un témoin visible de cette histoire dans le paysage brestois, c’est le monument américain du cours Dajot.